Avoir un aplomb à toute épreuve ou montrer ses failles

Dans un monde sans pandémie, j’aurais posté cet article depuis Tokyo. Au lieu de quoi, me voilà à la fenêtre de mon studio lyonnais, une tasse de café bien corsé à la main. Il pleut des cordes et ça me fait penser que mon séjour de 4 mois au Japon est tombé à l’eau. À la place, je viens de signer mon premier contrat en tant que consultante et le client n’est nul autre que l’Agence du Haut Commissariat aux Réfugiés des Nations-Unies.

Alors comme d’hab, je me sens envahie par mes doutes, décidément ils sont vraiment assidus ceux-là, et je me dis que je ne suis pas à la hauteur, pas légitime, pas compétente, etc. Je m’interroge sur la posture à adopter quand on est recruté par une organisation internationale en tant que consultant sur un projet d’envergure mondiale, et si cela veut dire que l’expertise qu’on propose n’existe pas en interne.

Faut-il faire montre d’un aplomb à toute épreuve, trouver des solutions imparables à tous leurs problèmes, avoir toutes les capacités requises pour mener la mission à bien ? Quelle est la meilleure posture à adopter pour qu’ils aient confiance en mes capacités ? Pour me réconforter, j’avale une autre gorgée de café et je réalise que s’ils m’ont choisie, moi, c’est qu’ils sont déjà censés être convaincus de tout cela, et du coup, j’ai du mal à respirer. Je sens la peur me ronger les entrailles… Suis-je prête ?

Souvent, je me demande si les gens qui dégagent une confiance en eux inébranlable jouent un rôle, ou s’ils n’ont juste pas le temps de se poser de questions, d’avoir conscience de leurs failles, ou même d’en avoir. Est-ce que cette conscience est liée au degré d’introspection dont nous faisons naturellement preuve ou est-ce juste dans les gènes ?

À vrai dire, même si la création d’activité me trottait dans la tête depuis un moment puisqu’elle allait de pair avec ma décision de finalement passer le barreau, j’imaginais une entrée en matière plus douce. L’idée de départ était de développer plusieurs sources d’activités, pour ne pas cramer trop vite lors de mes premiers pas en tant qu’avocate. Beaucoup de gens remisent la robe noire au fond de l’armoire bien trop tôt après la prestation de serment, et je voulais essayer de désamorcer la chose, d’être plus sereine.

En cela, le podcast « Fleur d’Avocat » de Lilas Louise sur l’épanouissement au cœur de l’exercice de la profession d’avocat m’a beaucoup éclairée. Dans ce podcast, Lilas Louise s’entretient avec des avocats bien dans leur robe, des avocats qui ont remisé la robe au fond d’un placard pour prendre un autre chemin, et des avocats qui mènent une double vie professionnelle.

C’est d’ailleurs Lilas Louise qui m’a inspiré ces réflexions sur le courage de montrer ses failles, de voir des apprentissages sans prix à ce qui pourrait ressembler à un échec. Après avoir conçu pendant des mois une formation virtuelle sur la confiance en soi pour laquelle elle a mené une campagne de financement participatif bien médiatisée, parce que sans faire connaître son projet les fonds ne tombent pas du ciel, elle a entamé le tournage. Celui-ci devait avoir lieu en une semaine, avec tous les intervenants. La formation devait sortir quelques semaines plus tard avec entre temps la livraison des vidéos dans le cadre de préventes.

Or, lors du tournage, elle s’est aperçue que justement ça ne tournait pas. Les intervenants, des coachs professionnels n’étaient pas tous à la hauteur. Manque de contenu, pas assez d’explications, trop court, trop froid, et rebelote le lendemain, et le surlendemain… Les intervenants, pas assez rodés à l’exercice, manquaient cruellement de naturel sans l’interaction avec les participants, sur laquelle ils ont l’habitude de rebondir. À sa place, tant de personnes auraient quand même bousculé le tournage pour le boucler à temps, pour proposer quelque chose coûte que coûte, pour ne pas faillir à ses promesses, pour ne pas perdre la phase…

Et c’est là où elle m’a bluffée.

Elle a pris le temps d’expliquer ce qui s’était passé en invitant les gens dans une rétrospection constructive : pourquoi aurait-il fallu qu’elle vérifie le contenu des intervenants au préalable, puisqu’elle avait pleine confiance en eux et qu’elle n’aime pas le micromanaging. J’ai aimé son invitation à rebondir sur la capacité à coordonner sans faire de l’interventionnisme, à défier ses intervenants sur le contenu sans heurter leur propriété intellectuelle, à apporter sa fraîcheur dans un sujet que l’on maîtrise moins que quelqu’un d’autre.

Alors j’essaie de relâcher un peu la pression, de mieux respirer et de prendre un peu de recul. Je repense aux échanges que j’ai eus au cours du mois dernier avec les personnes rencontrées depuis ma récente création d’activité, et je dois admettre que pour l’instant , les gens semblent plutôt bienveillants. Un shot de nouvelles connaissances qui prennent leur travail à cœur, qui sont dans l’échange et dans la coopération. C’est revigorant. Et pas de relation hiérarchique à l’horizon. Personne sauf moi ne semble s’attendre à ce que j’aie une baguette magique. Alors il faut juste savoir faire au mieux, avec les outils que l’on a à notre disposition.
D’autant plus qu’il y a peu, je discutais de mes doutes avec la coordinatrice de projets qui  m’a sélectionnée pour la mission en Ecosse à laquelle je viens de participer. En fait, ça fait pile un an qu’elle m’a recrutée, et elle vient de m’avouer qu’il y avait environ 300 candidatures. D’après elle, la qualité de ce que j’ai fourni au cours de ces 6 mois allait bien au-delà des attentes de l’organisation. Et elle a ajouté cette phrase, qui n’en finit pas de me donner matière à réfléchir : « You try to overcompensate the failure of the système by the quality of what you deliver ».
Pas certaine d’avoir pleinement mesuré la signification de cette affirmation, qui, de prime abord, semble se référer au fait d’essayer de compenser les failles du système par un haut degré d’investissement personnel, ou d’exigence avec nous-mêmes… C’est vague. Mais peut-être que ce sera le sujet dans une prochaine publication.
Et vous, comment gérez-vous les failles au boulot, les vôtres, celles des systèmes qui vous entourent ?
Güler Koca

Née dans la région lyonnaise en 1990 et issue de parents turcs, Güler Koca est diplomée en droit international et en résolution de conflits. Afin de transformer ses connaissances théoriques en pratique, elle a vécu au Proche-Orient, entre autres régions géographiques. Ses périples autour du monde et sa double-culture alimentent sa plume, puisque l’ailleurs est parsemé de coffres forts sociaux inestimables. Elle emmène volontiers le lecteur à la découverte de ces trésors à travers son écriture.

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