Le système éducatif, une fabrique à exclusion ?
J’ai 5 ans et je m’apprête enfin à assister à mon premier cours de lecture. En route pour de nouveaux univers, là où évasion et aventures sont de mise. J’ignore encore que de nombreuses embûches sont déjà tendues sur mon chemin, transformant cet apprentissage fondamental en véritable quête.
Alice, la maîtresse dessine quelques lettres au tableau. Pour ne rien rater, j’ai pris soin de m’asseoir au premier rang. Sinon, je suis constamment dans la lune et les autres doivent sans cesse attendre que je comprenne ce qu’Alice nous explique.
J’ignore qu’en réalité, j’ai un dysfonctionnement de la rétine qui touche une personne sur 4000. Il se caractérise par un rétrécissement graduel du champ visuel, une incapacité croissante à distinguer dans la nuit et une perte progressive de la vision des couleurs. Ayant toujours eu la même acuité visuelle depuis ma naissance, j’ignore que les autres voient différemment de moi.
Le tableau vert foncé qui s’étale sur le mur semble immense, et mes yeux s’y perdent. Pour savoir où porter mon regard, je m’aide du bruit de la craie qui heurte l’acier émaillé par petits à-coups. À la fin de chaque leçon, Alice essuie le tableau à l’aide d’un torchon mouillé, lustrant la surface lisse et sombre du tableau. De nouveau, je suis le tracé de sa main, tentant de m’en imprégner pour bien intérioriser la forme de chaque lettre.
Chaque jour, d’autres lettres s’ajoutent à celles déjà apprises. En les fusionnant, il est désormais possible de constituer des syllabes, et on peut se livrer à quelques exercices de lecture. Un livre devant chacun, il faut déchiffrer une suite de syllabes les unes après les autres. Je ne comprends pas pourquoi pour moi, l’exercice semble plus ardu que pour mes camarades. Comme d’habitude, je ressens comme une diminution en moi, et en mes capacités globales. Comme pour confirmer cette impression, la maîtresse ne me demande pas de lire devant tout le monde aussi souvent que les autres.
Un jour, on nous annonce qu’Alice s’est cassé la jambe et une remplaçante prend le relais. De nouveau, le même livre étalé devant chaque bambin, pour travailler la lecture. Je regarde la scène comme une observatrice extérieure et passive. Mais soudain, c’est à moi… Je mets quelques secondes à le réaliser, car ça n’arrive pas souvent. D’ailleurs, la classe me fixe attentivement, réaction typique lors d’un évènement qui sort de l’ordinaire.
Je décide de me surpasser, pour démarrer sur de nouvelles bases avec une institutrice qui n’a encore aucun a priori sur moi, espérant du même coup égaler les autres. Je commence à déchiffrer les syllabes sur mon livre, une série de la, le, le -, la, qui se succèdent. Pour la première fois, et malgré mon manque d’entraînement par rapport aux autres, je parviens à lire avec une rapidité et une fluidité que je n’ai encore jamais atteintes. Mais un défaut de langage m’empêche encore de prononcer le L. À la place, je lis « Ya, ye, ye, Ya… ». Tel un couperet, la jeune pédagogue m’interrompt rapidement : « On fera lire Güler quand elle saura prononcer ses L ! ». Sans appel.
Me faire invectiver alors que j’ai eu l’impression d’accomplir un exploit personnel me remplit d’incompréhension. À peine ai-je repoussé une barrière qu’une autre est venue m’entraver. J’ignore que grandir dans un environnement familial qui ne parle pas la même langue qu’à l’école me pénalise autant que mon dysfonctionnement rétinien. La double peine. L’échec scolaire semble de plus en plus imminent. Investir trop de temps en moi ne semble d’ailleurs pas en valoir la peine. Mon rêve d’apprendre à lire part à la dérive,
J’ai 15 ans et je suis une lycéenne comme les autres, même si la société me fait parfois ressentir le contraire. Ce jour-là, la prof d’histoire-géo a décidé de nous faire faire un commentaire de texte surprise. Elle passe entre les rangs pour distribuer un polycopié à chacun de mes camarades.
Une vague d’angoisse déferle sur moi, parce que je me demande si elle a pensé à envoyer le polycopié au service chargé de numériser les documents imprimés. Ça me permet de brancher la clé USB sur mon ordinateur, et hop, le texte s’affiche magiquement en braille sous mes doigts. Ce genre de structure aide ainsi les jeunes en situation de handicap lors de l’intégration en milieu scolaire ordinaire. Ma vue se dégradant peu à peu, pour moi, c’est indispensable. Mais pour cela, encore faut-il que les profs prennent un peu d’avance et transmettent les livres et polycopiés qu’ils ont prévu d’utiliser, afin que les élèves qui ne peuvent les lire en format imprimé les aient en temps voulu par clé USB.
Souvent, les enseignants oublient de le faire et lorsqu’ils s’en aperçoivent, le cours en question a déjà commencé. Ils demandent alors à un autre élève de me lire le document distribué en cours. C’est mieux que rien, mais ça présente quand même de nombreux désavantages, comme le fait de devoir mémoriser l’information contenue dans le texte en une fois. Et pour l’ado réservée que je suis, il est difficile d’accepter qu’on me lise le texte à haute voix dans une classe silencieuse. Et puis selon l’intonation du lecteur improvisé, ma concentration peut refuser de faire acte de présence.
Tandis que je me demande si la prof a pensé à moi et le cas échéant, qui elle désignera pour me lire le polycopié, elle passe à côté de moi comme si je suis une chaise parmi les chaises. N’ayant pas les outils d’assertion pour réagir à ce genre de situation, je me sens l’envie de disparaître 6 pieds sous terre, contrainte à passer l’heure à bouquiner sur mon bloc-notes braille.
Sur le moment, comment comprendre que cela n’est pas normal, surtout lorsqu’on vit ce genre de situation à répétition. Davantage préoccupée par la prérogative de ne pas me faire remarquer que de penser à ma dignité, je ne réalise pas à quel point le traitement que me réserve chacun de mes profs aura de grandes conséquences dans le futur. Je n’ai pas toujours le luxe de choisir les matières qui m’intéressent et dans lesquelles je souhaite m’investir davantage. Ce choix est dicté par le niveau d’investissement et d’altruisme de chaque enseignant. Il est indéniable que les comportements des enseignants influencent notre réussite, notre vie.
J’ai 25 ans et je suis en master en résolution de conflits, au Costa Rica. Parce qu’il n’y a pas de vérité unique, ni de solution miracle ou de règles certaines dans les affaires internationales diplomatiques, les cours se basent souvent sur des jeux de rôle, des situations concrètes ou des simulations. Le point culminant du programme sera un stage de survie en pleine forêt tropicale dans quelques mois.
Dans l’ensemble, les exercices pratiques se passent de la meilleure manière pour moi. Nous ne sommes que peu d’étudiants, nous nous connaissons par cœur et les professeurs s’adaptent assez bien à chacun de nous. Leurs maladresses, quand il y en a, sont vite effacées par la bienveillance de mes camarades. Dans un cas seulement, ces derniers sont impuissants à combler ces failles.
Nous sommes en plein cours de négociation, une discipline indispensable à ma formation en résolution de conflits. Les 150 étudiants du programme sont réunis dans la plus belle salle de l’université. Le professeur présente l’exercice pratique du jour, destiné à illustrer les impacts des aspects culturels dans la négociation internationale.
Il nous répartit par groupes de 5 personnes autour de petites tables rondes couvertes de napperons et garnies de vase. « Le jeu doit se faire dans un silence total : interdit de parler ». Cette dernière information me rend nerveuse : comment vais-je participer à cet exercice s’il se fonde uniquement sur le visuel ? Je le consulte aussitôt. M’écoutant seulement d’une oreille, il me dit que je n’aurais qu’à être son assistante, que je ferais le tour des tables avec lui pour observer et qu’il me décrirait tout ce qui se passera.
Les autres sont déjà en train de se diviser en groupes. Me voyant seule, plusieurs de mes camarades viennent me convier à faire partie de leur équipe. Avec la désagréable sensation d’être complice de ma propre exclusion, je suis contrainte de leur répondre que je ne pourrai prendre part à l’exercice. Ils semblent tous déçus de ne rien pouvoir faire pour m’inclure, et je sens que les minutes qui vont s’égrener seront pires qu’assommantes.
Sur chaque table, un jeu de cartes accompagné de son règlement attend les étudiants. Le professeur leur donne quelques minutes pour lire et s’imprégner de ce dernier, avant de le confisquer. « Attention, il est formellement interdit de parler » réaffirme-t-il, avant d’ajouter sadiquement qu’il « faudra entendre les mouches voler ».
De temps à autre, des rires étouffés de groupes rebelles volettent jusqu’à mes oreilles, très vite dissipés à l’approche du prof, qui semble avoir oublié ma présence. Les minutes défilent péniblement, et je me sens inutile, et ennuyée. À plusieurs reprises, le prof rompt le silence pour dire qu’une personne de chaque table doit changer de groupe et que le jeu peut continuer sans bruit. J’entends les chaises qu’on tire, les déplacements feutrés et le silence, de nouveau, parfois perturbé par le bruit plastifié des cartes qu’on manipule.
À chaque rotation, je me dis que c’est la dernière : qu’après celle-ci, le jeu s’achèvera et que nous pourrons retourner en classe. Je regrette de n’avoir pas demandé au prof combien de temps ça durerait, car si je l’avais su, je n’aurais pas accepté d’attendre ici, comme un piquet.
J’attends là depuis plus d’une demi-heure maintenant, enchaînée à MA CHAISE par mon incapacité à comprendre ce qui se passe autour de moi et à aller voir le prof pour me manifester : il y a trop de tables en vrac pour que je puisse me déplacer seule et discrètement vers lui sans attirer l’attention.
Je me sens de plus en plus vide, et joue avec mon téléphone pour me donner de la contenance et affronter les regards compatissants, mais gênants qui continuent de se poser sur moi. Je sens que quelque chose contrarie les étudiants, ils ont de plus en plus de mal à garder le silence.
J’entends des fous rires étouffés et me sens le cœur lourd de ne pas pouvoir profiter de l’allégresse générale.
Autour de moi, les autres se déplacent encore en silence pour changer de table. Ce n’est qu’après une heure et quart que ce calvaire tire à sa fin. À peine libérés du silence obligatoire, de nombreux camarades se précipitent vers moi pour me dire à quel point ils sont désolés que j’aie été contrainte d’attendre ainsi, sans rien faire ni rien savoir quant à la durée de l’exercice et à ses finalités.
Il s’avère que l’activité avait pour but de montrer la complexité de la négociation internationale entre des parties issues de différentes cultures. Chaque groupe initialement attablé avait un règlement différent des autres, si bien que chaque nouveau membre s’y joignant jouait selon ses propres règles, sans le savoir.
Quand les étudiants réalisent ce qui vient de se passer, la salle est secouée d’un grand éclat de rire. Je regrette que le prof ne m’ait pas expliqué cela préalablement à l’exercice, j’aurais compris le sens du jeu et, grâce à la complicité qu’il aurait instaurée entre nous, cette mise à l’écart aurait été balayée par l’inclusion. J’aurais réalisé la signification du silence dans le jeu, et aurais pu aller m’occuper tout autrement à la bibliothèque au lieu de rester plantée dans cette grande salle, sans savoir pour combien de temps ni pourquoi.
J’ai rédigé cet article non par plaisir d’étaler ma vie, mais parce que ces extraits, situés à 10 ans d’intervalle montrent que le système éducatif peut se révéler hautement exclusif. Si cela a lieu dès le jeune âge, la confiance en soi peut subir bien des dommages, d’autant plus en cas de double peine, comme c’est le cas dans le premier passage. Je parle des difficultés de vision et de maîtrise de la langue française, qui au lieu de faire l’objet de compréhension, sont traitées comme une diminution intellectuelle.
Dans le deuxième extrait, la prof d’histoire-géo a choisi, car c’est bien un choix de sa part, de faire comme si je n’étais pas présente dans la salle de classe. Je me souviens d’ailleurs qu’elle a adopté ce comportement dès le début de l’année. Elle passait dans les rangs pour voir si on avait bien fait nos devoirs, en l’occurrence une recherche sur Clisthène. Je la vois encore se pencher sur l’élève à ma droite, commenter son travail, passer près de moi et se pencher de nouveau sur l’élève à ma gauche. Pourtant, quelques jours plus tard, c’est elle qui est arrivée en cours les larmes aux yeux, bouleversées parce que les humains ne se préoccupent plus pour leurs prochains en détresse. Alors qu’elle attendait à un feu rouge, elle a vu l’homme de devant faire un malaise dans sa voiture. Elle est sortie pour l’aider mes au lieu d’appeler les secours, les véhicules coincés dans la file n’ont cessé de klaxonner.
Et dans le dernier cas enfin, l’enseignant m’a proposé de faire le tour de la salle avec lui parce que je l’ai directement interpellé, mais à aucun moment il n’est venu vers moi durant l’exercice, faisant mine d’être trop occupé. Ni moi ni aucun étudiant en situation de handicap ne lui aurions demandé de ne pas faire l’exercice, surtout si celui-là est bénéfique aux autres, mais il aurait suffi qu’il m’en parle au préalable, et j’aurais pu décider d’aller à la bibliothèque en attendant. Et c’est là tout ce qu’il faut faire, inclure la personne concernée dans la solution, en la laissant prendre activement part aux dispositions qui seront mises en place. Il en faudrait de peu pour rectifier le tir.
Quand on a un handicap, nos aptitudes personnelles à elles seules ne nous suffisent pas à exceller dans une matière. Nous dépendons, plus que les autres, du niveau d’investissement et de pédagogie des enseignants. Non que ceux-ci doivent apporter des solutions à tout, mais parfois, une simple action qui leur semble minime peut avoir de grands rebondissements. Un article illustrant le côté positif de cette affirmation est en préparation.
Et vous, pensez-vous que le système éducatif peut fabriquer de l’inclusion ?