Réussir l’examen du barreau du premier coup avec un sens en moins

Lorsque les résultats ont été annoncés, mon univers s’est illuminé de paillettes multicolores. Une main sur la poitrine, j’ai lentement expiré l’air que j’avais inhalé dans mes poumons compressés, en relâchant peu à peu la pression accumulée au cours de ces dernières semaines. Je venais de décrocher du premier coup mon ticket pour la profession de mes rêves. Heureusement que j’étais déjà assise, car tout semblait tourner autour de moi. Une sensation indescriptible de libération m’a alors envahie, celle d’avoir couru mon plus beau marathon, d’avoir gagné mon plus difficile match, d’avoir nagé ma plus longue distance, d’avoir repoussé les barrières aussi loin que jamais. J’ai effectué mon plus beau voyage, écrit la plus limpide page de ma vie, atteint les étoiles. Seul un cercle de personnes très restreint sait ce par quoi je suis passée pour y parvenir. Alors pour les remercier, et pour étendre ce flambeau à tous les futurs candidats, avec ou sans la vue, j’ai décidé de vulgariser cette expérience.

Pour rappel, le CRFPA est l’examen d’entrée à l’école des avocats. Il symbolise la fin des études de droit et pour de nombreux étudiants en la matière, c’est le jackpot, en ce qu’il constitue un accès garanti à la profession d’avocat. L’examen du barreau est accessible après au moins un master de droit (bac+4) et accuse des taux de réussite très faibles. Il se déroule en 2 parties, avec d’abord une épreuve d’admissibilité constituée par 4 examens écrits : Une note de synthèse, une consultation en Droit des obligations, un cas pratique dans la spécialité choisie et une épreuve de procédure. La réussite à cette première partie permet d’accéder à l’épreuve d’admission, qui a lieu 2 mois plus tard. Elle se compose de 2 épreuves orales : un grand oral de connaissances de 45 min face à un avocat, un magistrat et un docteur en droit, et une épreuve de langue. La réussite à cet examen ouvre les portes de l’école des avocats, composée de 6 mois de cours, 6 mois de stage dans une structure juridique et 6 mois en cabinet. Après quoi, il est possible de prêter serment. En revanche, rares sont les étudiants qui réussissent le CRFPA du premier coup, et au bout de 3 échecs, il devient impossible de le repasser.

Ainsi, pour quiconque, prendre la téméraire décision de passer l’examen du barreau demande beaucoup de courage et de détermination. Mais pour moi, l’épreuve était d’autant plus périlleuse, car en France, on peut compter sur les doigts de la main les avocats travaillant avec un sens en moins. Peut-être la profession était-elle hostile à la diversité, me disais-je. Et il est vrai que les épreuves du CRFPA posent un certain nombre de barrières que même des aménagements ne peuvent entièrement repousser. Et peut-être est-ce pour cela que j’ai mis si longtemps à me décider. Effectivement, cela faisait déjà 3 ou 4 ans que j’avais le niveau d’étude requis pour passer l’examen du barreau, et mon parcours avait été plutôt intense, car j’ai toujours eu l’impression de devoir en faire 10 fois plus que les autres pour prouver que j’étais capable des mêmes choses.

D’abord inscrite en licence de droit à Lyon, j’ai fait un Erasmus à Barcelone pour la dernière année. Puis, cette expérience ayant été merveilleuse, j’ai pris une petite césure de 6 mois pour partir en mission humanitaire aux îles Fidji, où j’ai également pu améliorer mon anglais. Réalisant que je désirais tracer mon chemin vers une carrière juridique internationale, j’ai entamé une maîtrise en Droit international et européen, à l’Université de Genève. Lors de mon séjour dans cette ville, j’ai effectué un stage au siège des Nations-Unies. C’était pendant la guerre à Gaza en été 2014. Un peu déçue par le décalage entre la réalité sur le terrain et la réactivité diplomatique, j’ai décidé de me former un peu plus sur les règles régissant les conflits armés. L’occasion m’a été donnée quelques semaines plus tard, au Canada, où j’ai effectué un échange inter-facultaire d’un an. Mon fort attrait pour le droit humanitaire m’a ensuite poussée à élargir ma formation à la résolution de conflits, effectuant ainsi un deuxième master, cette fois à l’Université pour la Paix, au Costa Rica. À l’issue de mes études, j’ai travaillé un an dans une communauté pacifiste située à mi-chemin entre Jérusalem et Tel-Aviv. Les habitants, Juifs et Arabes, ont décidé de vivre en paix, afin de montrer au monde que c’est possible. Et j’ai également donné des cours bénévolement, dans une université palestinienne, espérant inspirer d’autres jeunes dont les rêves pouvaient être limités par des barrières à avancer malgré tout. Mais si c’était la plus belle expérience de ma vie, je dois dire que je me suis ensuite pas mal cherchée professionnellement, faisant en plus du sport à haut niveau et visant parallèlement une carrière d’écrivain.

Je dois avouer qu’à l’issue de ce parcours, j’étais persuadée d’avoir fait tout mon possible pour intégrer une ONG internationale dans le domaine des Droits humains. Mais la réalité m’a bien vite rattrapée : quand on a un « handicap », on est vu à travers tout ce que l’on ne peut pas faire, plutôt que l’inverse. Et on a beau avoir accompli des choses que la plupart des personnes qualifiées de valides ne feront jamais, on a beau être héroïsé de tous les côtés, à l’heure de l’embauche, c’est le vide intersidéral. Que ce soit l’ONU, le CICR, Human Rights Watch, ou même le gouvernement français où j’ai tenté par 2 fois le concours de la diplomatie, il n’y a pas de place pour les « personnes en situation de handicap », sauf pour remplir des quotas. Ainsi, c’est durant cette période de repli que j’ai pu effectuer un service civique associatif, à Lyon, et rédiger des chroniques sur ma vie, que j’aimerais publier prochainement. Le monde de l’édition non plus ne fait de cadeau à personne. Mais tout vient à point à qui sait attendre. Et à peine ai-je mis le point final à mon livre, que j’ai finalisé mon inscription à l’examen du barreau et à l’l’Institut d’Études Judiciaires (IEJ) de Lyon. Pour information, les IEJ sont rattachés aux facultés de droit et aident les étudiants à préparer le CRFPA.

Ayant souvent été celle qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas et qui s’indigne lorsqu’une injustice se dessine, et désirant plus que jamais devenir ma propre employeuse, j’ai réintégré ma vocation de base : devenir avocate. Mais encore fallait-il de nouveau partir au front. Et c’est d’un pas hésitant, que je me suis rendu au premier cours de l’IEJ, bien décidée à n’en rater aucun. Me voilà donc en classe de Droit des obligations, avec des airs de collégienne lors de la rentrée scolaire. Les autres étudiants, dont la plupart étaient fraîchement sortis de master semblaient être entourés d’une horde d’amis et n’étaient pas disposés à enrichir leur cercle social. Après avoir goûté aux chaleurs des classes costariciennes et enseigné en Palestine, tout me paraissait distant et froid. Et comme une grosse réforme avait bouleversé le Droit des obligations, j’étais vraiment à la masse. J’avais envie de partir en courant. Mais quand le sens que l’on a en moins est celui de la vue, pareille chose reste difficile à réaliser, dans une classe remplie de tables et de chaises, alors je suis bien restée clouée sur la mienne, en me faisant la plus petite possible pour que la prof ne m’interroge pas devant toute la classe. Les langues que j’avais apprises à la perfection au cours de mes voyages, mon expérience enrichissante au Proche-Orient, au Costa Rica, ou au Canada et ma médaille de finisher au marathon de New York, ou encore la récente passion que j’avais développée pour le saut en parachute ne m’étaient d’aucune utilité. J’ai toujours aimé les sensations fortes, apprendre en voyageant et en expérimentant le monde, plutôt qu’en feuilletant des ouvrages. J’ai replongé tête la première dans un système que je fuyais, celui où l’on juge un poisson à sa capacité à voler, et une colombe à sa capacité à grimper aux arbres. Et à partir de ce moment-là, tout n’a été que doute de moi-même, colère envers les profs de l’IEJ qui nous rappelaient constamment à quel point on était nul, pitié pour les étudiants qui se la jouaient solo pour mieux réussir, et l’envie d’en découdre malgré tout.

Après ce premier cours, je me souviens avoir envoyé mes notes à une dizaine d’étudiants qui n’avait pas pu y assister, mais lorsqu’à mon tour j’ai eu besoin de la même chose, aucun d’eux n’a répondu à l’appel. Mais heureusement, j’ai quand même rencontré quelques personnes sympas, comme Marine, une étudiante en Relations Internationales. Je la remercie infiniment pour tout le temps passé à m’aider à me repérer dans l’université et à naviguer sur la plateforme en ligne pour avoir tous les documents de cours à temps. Outre son amitié et son fabuleux cake à la fleur d’oranger, tout ce qu’elle a fait pour moi m’a été d’un soutien précieux, notamment parce que je perdais ma motivation. En effet, la plupart des conseils méthodologiques donnés par les professeurs ne s’appliquaient pas à moi. Pour suivre mes études, j’utilise un ordinateur classique équipé d’un logiciel vocal qui lit ce qui est écrit à l’écran. Connaissant le clavier par cœur, je peux prendre des notes de cours et composer mes examens de la même façon. Il m’est également possible d’avoir accès à internet et de faire des recherches, à condition que les sites soient accessibles et ne contiennent pas d’informations interactives ou visuelles. Pour lire, je dois disposer du document sous format numérique afin d’y avoir accès à l’aide de mon logiciel vocal. Je peux également connecter un bloc-notes Braille à mon ordinateur et ce qui se trouve sur l’écran apparaît simultanément en braille sur l’appareil, ce qui demeure indispensable pour la correction de mes fautes d’orthographe. Car l’audio reste insuffisante pour se rendre compte d’une lettre manquante ou d’un oubli d’accord. Il faut aussi savoir que les écrans brailles n’affichent que 40 cellules à la fois, après quoi il faut passer à la ligne suivante, et cela rend la lecture bien plus lente que pour autrui. Pour un voyant, cela reviendrait presque à travailler sur un ordinateur ne pouvant afficher sur son écran qu’une dizaine de mots à la fois.

Par heurtelions — Travail personnel, CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=5294779

Alors bien entendu, tout document papier ne m’est d’aucune utilité, ce qui comprend les pavés qui servent de référence en droit et qu’il faut savoir bien manipuler lors du CRFPA. À en croire les profs, il fallait presque entrer en osmose avec le Code civil, comme s’il était un prolongement de la main de l’étudiant modèle. Le candidat qui triompherait au CRFPA ne serait pas celui qui aurait le plus de connaissances, mais celui qui serait le plus rapide à chercher dans ses codes. Honneur à l’étudiant qui, en bon « artisan du droit », saurait bricoler à partir des articles et de la jurisprudence que sa fébrilité lui aura permis de dénicher. Ne pouvant lire sur un code, je me sentais un peu exclue par ces propos et ne savais par quel bout prendre le CRFPA. Pour préparer mes cas pratiques, je consultais toutes les bases légales en ligne. Et le jour J, ce serait une tierce personne qui chercherait les articles et la jurisprudence nécessaires sous ma demande.

Ce qui m’angoissait le plus, c’est que la personne en question n’allait être désignée que quelques semaines avant l’examen, et cette période tombant en été, il ne me serait possible de la rencontrer que la veille du grand jour, l’université étant fermée en été. Par surcroît, la personne recrutée serait un étudiant, et non un professionnel du droit ou quelqu’un ayant déjà passé l’examen. Or, le programme du CRFPA étant spécifique, la personne allait devoir faire des recherches dans des parties des codes qu’elle n’aurait préalablement jamais manipulées. Pour moi, qui n’aurais aucunement travaillé avec elle avant le Jour J, je ne savais comment lui indiquer les informations à chercher. En licence, les points de droit à connaître ne nécessitaient pas de recherches très poussées. Quant aux masters, mes examens étaient principalement des travaux à faire à la maison et des présentations orales. Je crois que ce qui aurait été équitable, c’est que la personne suive les cours avec moi et que nous travaillions ensemble lors de la préparation de l’examen.

Et il y avait aussi la monstrueuse note de synthèse, l’épreuve écrite tant redoutée parce qu’ayant le plus gros coef et étant basée, là encore, sur des aptitudes uniformisées. Il s’agit d’un corpus d’une quarantaine de pages à restituer en 4 pages. La difficulté de l’exercice réside dans le nombre de pages limité et dans la durée, la subtilité étant de lire minutieusement les documents tout en les survolant. Pareil exercice n’est pas adapté aux candidats qui ont le sens de la vue en moins. Quand je m’entraînais chez moi, je ne parvenais d’ailleurs jamais à terminer l’exercice dans le temps imparti, malgré le tiers temps auquel j’avais le droit. Pour tout étudiant il est vrai, le temps constitue la principale difficulté de cette épreuve. Cependant, avec la vue, il peut rapidement détecter les paragraphes importants et la prise de note lui est plus facile. Il peut par exemple constituer une grille de lecture, ou encore directement prendre des notes sur le document concerné pour retrouver les passages clés en un rien de temps.

Il a ainsi fallu entamer un gros travail avec le Pôle Handicap de l’université pour obtenir les aménagements nécessaires. Car il était apparu qu’un simple tiers temps et l’adaptation de mes sujets en format numérique ne suffisaient pas. Et c’est là que plus que jamais, j’ai réalisé à quel point il est difficile de parer à des inégalités , lorsqu’elles sont d’ordre structurel. L’université en tant qu’institution avait beau me fournir tout ce que prévoyait la loi, il y avait une zone grise entre ses moyens et la structure de l’examen. Sans compter qu’au départ, je n’avais pas d’ordinateur braille, lequel reste indispensable, comme expliqué plus haut. Ce genre d’appareil coûte entre 5000 et 8000 et l’état n’en finance que 2800. Alors sur ce point, je ne peux que remercier du fond du cœur l’association « les amis des aveugles » de m’avoir financé mon matériel avec une rapidité, une discrétion, et une simplicité remarquables. Après quoi, il a fallu recommencer à se poser les bonnes questions, à anticiper les choses au maximum, sans aucune référence, à part cet article, que je vous invite à lire. C’était, semblait-il, la première fois qu’un étudiant déficient visuel passait le CRFPA à Lyon.

Mars a pointé le bout de son nez, et je me disais que tout cela était de la folie, que je devrais peut-être prendre un an de plus pour préparer le CRFPA. Il ne fallait pas compter sur le gouvernement pour rendre ces épreuves plus équitables. Autour de moi, beaucoup d’étudiants s’étaient inscrits à des prépas en parallèle de l’IEJ, pour optimiser leurs chances de réussite. Mais ces programmes privés qui proposent un encadrement maximal et comprennent une préparation estivale intensive, coûtent environ 2000. Parfois, avoir la plus solide détermination du monde ne suffit pas, encore faut-il posséder les moyens exigés par nos volontés. C’est alors que je suis tombée par hasard sur l’annonce d’un programme d’égalité des chances qui couvrait, pour certains étudiants boursiers ayant obtenu une mention en licence l’intégralité des coûts de la formation estivale du Centre de Formation Juridique (CFJ). J’ai envoyé ma candidature. Quelques semaines plus tard, j’ai merveilleusement appris que j’étais reçue… Je n’en croyais pas ma chance, d’abord j’avais miraculeusement obtenu le financement de mon matériel, et maintenant, celui d’une prépa privée. Je n’avais plus le droit d’échouer. C’est ainsi qu’en mai, je me suis mise à faire des examens blancs avec une énergie redoublée. Et le dernier rendez-vous avec Magali du Pôle Handicap, et sa collègue, de la médecine préventive m’avait redonné espoir. Une circulaire du gouvernement permettait d’avoir un peu plus que le tiers temps réglementaire, lorsque les conditions médicales le justifiaient, ce qui était le cas au vu de la monstrueuse note de synthèse et du temps nécessaire à communiquer avec la personne qui allait faire les recherches dans les codes pour moi. J’ai également obtenu le droit de préparer un document compilant les articles et la jurisprudence que je voulais avoir à disposition, juste pour compenser le fait que les autres avaient le droit de souligner ces informations dans leurs propres codes. Cela n’était pas des moindres, parce qu’à Paris, un étudiant mal voyant, qui s’est vu refuser la même requête, m’a raconté avoir appris par cœur des centaines de jurisprudences avant de passer le CRFPA !

Et c’est ainsi que le début de l’été a pointé le bout de son nez. Même si le fait d’avoir été sélectionnée dans le programme « barreau pour tous » me redonnait espoir, j’appréhendais beaucoup la prépa estivale, imaginant que les autres étudiants allaient être des fils à papa distants et narquois, et que ça allait être chacun pour soi, en cette dernière ligne droite avant le moment redouté. Mais là encore, les choses se sont beaucoup mieux déroulées que prévu. Une ambiance superbe, des profs beaucoup plus cool qu’à la fac et personne ne se connaissait déjà. Je me suis très bien entendue avec les autres étudiants, parce que j’avais l’impression qu’on était tous dans le même bateau. L’air était chargé de solidarité, de rires et d’autodérisions sur tout ce qu’on aurait pu faire de cet été au lieu de rester enfermés. Et j’ai encore plus apprécié les séances de révision partagées avec les autres étudiantes de ma spécialité. On a passé pas mal de temps à refaire le monde et quelques soirées autour d’une bonne bière (clin d’œil à la pétillante Betty), mais c’était bien mérité, et je crois que c’est justement ces parenthèses qui ont fait toute la différence.

Et puis finalement, le jour tant redouté est arrivé. Note de synthèse, pour commencer. Un peu avant 13 h, je suis entrée dans la salle avec une grosse boule dans l’estomac. Je pensais à tous ceux qui m’avaient soutenue et que j’allais décevoir si je ne réussissais pas : depuis l’association qui a financé mon matériel, au CFJ grâce à qui j’ai suivi une formation intensive, en passant par le Pôle Handicap qui avait mis le paquet et mes amis. Étant la seule de ma famille à avoir entrepris des études universitaires, je crois que je revenais de très loin. La veille, j’avais enfin rencontré Lilia, l’étudiante qui allait m’accompagner dans cette épreuve. Ma plus grande crainte avait été qu’elle ne me soit malgré elle, d’aucune utilité, car il est difficile d’élaborer une méthode de travail avec quelqu’un qu’on ne connaît pas, surtout quand les enjeux sont si importants. Mais là encore, je crois que Mars s’est alignée avec Neptune et Pluton pour former ma bonne étoile.

Nous avons pris les épreuves une par une, et je remercie Lilia pour sa sérénité et les bons petits plats qu’elle partageait avec moi avant chaque épreuve. À part le gros coup de stress du deuxième jour quand son bus était coincé dans les bouchons, et que j’étais si désespérée à l’approche de l’épreuve de Droit des obligations, ma matière préférée (;-)) ! Je me souviens être ressortie de chaque épreuve avec une sensation de plénitude et d’épuisement, certaine d’avoir fait le maximum. Mais ce feeling se dégonflait comme un ballon de baudruche, quand je voyais les réponses des autres, sur les forums consacrés au CRFPA. Je dois dire que même si à partir de ce moment-là j’ai banni les réseaux sociaux, ceux-ci m’ont en réalité été très utiles lors de la préparation. Je remercie tous les profs qui partagent des articles et des vidéos utiles et qui prennent le temps d’expliquer avec simplicité des choses qui en cours, paraissent d’une difficulté incommensurable. Le vendredi soir, je suis ressortie de la dernière épreuve en me disant que les jours qui venaient de s’écouler auraient un impact immense sur mon sort. Pendant 2 ou 3 semaines, j’ai complètement déconnecté du CRFPA pour me consacrer à tout ce que je n’avais pas eu le temps de faire à cause des révisions. Cela incluait notamment l’écriture, la course à pied et mes amis. Et le jour des résultats d’admissibilité est arrivé, avec son lot de rebondissements.

Tristesse, cœur brisé, hécatombe, mon numéro d’anonymat ne figurait pas sur la liste… Et bizarrement, même si je ne m’attendais pas à réussir le CRFPA, j’ai été envahie par une profonde déception. Je venais d’être expulsée du haut de mes songes les plus chers. L’aventure s’arrêtait trop brutalement. J’ai envoyé des SMS aux personnes qui m’avaient soutenue (clin d’œil à François qui a été mon pilier le plus solide tout au long de cette épreuve), et je me suis isolée pour ne pas avoir à parler avec qui que ce soit. Quelques heures plus tard, j’ai envoyé un mail à mon IEJ pour savoir s’il était tout de même possible d’accéder aux notes, même si on n’était pas admissible, et la réponse m’a interloquée. La secrétaire ne comprenait pas pourquoi je lui faisais cette demande, puisque j’étais admissible. J’avais même obtenu la moyenne à toutes les épreuves ! Et en effet, après une revérification, j’y étais, sur cette liste. En réalité, ce qui s’était passé, c’est que la liste qui s’était affichée pendant quelques secondes était celle de l’année précédente.

Alors après ces montagnes russes, me voilà repartie pour un tour de piste ! Dans 2 semaines, j’allais passer l’épreuve d’anglais, et dans un mois, celle du grand O. En thermes d’adaptations, l’anglais n’a pas été compliqué. J’avais 20 min pour préparer un article et ensuite je devais en parler devant une enseignante. Et comble du bonheur, c’est Marine qui a été choisie pour me lire le texte. L’examinatrice a été interloquée que je fasse ma présentation de mémoire, sans notes. À la fin de l’épreuve, elle m’a confié que c’était bien plus agréable qu’avoir des candidats collés à leur feuille de papier. En effet, pour moi, les notes ne sont pas ce qu’il y a de pratique. Et c’était l’une de mes peurs pour le grand O.F

Le Grand O est une épreuve décisive tenue en séance publique et qui consiste en une présentation de 15 min, suivie d’une demi-heure de questions posées par le jury. Le sujet sur lequel porte la présentation est tiré au sort une heure avant le passage, et le candidat doit alors défendre son plus beau dossier, contre vents et marées. Pour moi, devoir présenter un sujet préparé en toute hâte pose là encore, le problème de la recherche dans les bouquins autorisés, mais aussi celui de parer à l’impossibilité de voir mes notes et l’heure tout en parlant. N’étant pas assez à l’aise à la lecture en braille, j’allais devoir brancher des écouteurs sur mon ordinateur pour repasser mes notes, tout en parlant devant le jury. À cela s’ajoutait une peur dont je ne parlais presque à personne, celle de devoir m’exprimer devant un jury que je ne pouvais pas voir. À part les problèmes pratiques que cela posait, comme le fait de ne pas savoir si je devais commencer ma présentation par « Monsieur le Président », ou « Madame la Présidente », je trouvais injuste de ne pas voir leurs expressions faciales. Certains diront que c’est plus facile ainsi, alors la prochaine fois qu’ils en auront l’occasion, je les mets au défi de plaider les yeux fermés. Mais pour me rassurer, je me disais que j’étais habituée à parler en public, que j’avais même déjà donné un discours au Nations-Unies, et que probablement, aucun autre candidat n’avait une telle expérience à son actif.

Mon sujet m’a été donné, et en l’espace de quelques secondes, j’ai vu ma vie défiler devant mes yeux. Lilia à mes côtés, 2 ou 3 pavés devant elle, notamment les incontournables Oberdorff et Code constitutionnel. Pas le temps d’hyperventiler, il fallait trouver une problématique, un plan et des idées, pour tenir la route devant le jury. « La dénonciation est-elle légitime »? Paralysée par la peur, j’ai d’abord été incapable de donner la moindre instruction à Lilia, sur les recherches dont j’avais besoin. Puis, les minutes défilant, de petites lumières se sont mises à clignoter dans mon cerveau, et j’ai classé mes idées en plusieurs thèmes. J’ai détaillé mon plan à Lilia pour qu’elle recherche de la jurisprudence. La tension qui régnait dans la salle était compacte, et la voix de Lilia tremblotait, à cause du stress que je lui communiquais malgré moi.

Soudain, la voix de la surveillante me rappelle à la réalité, me donnant la sensation d’avoir plongé dans un bassin plein de glaçons. Mon temps de préparation est écoulé. Il me faut y aller. Elle va nous accompagner jusqu’à la salle où je dois passer. Avec Lilia, on a convenu qu’elle m’attendrait dans le couloir, car sa présence risque de me mettre plus de pression. La surveillante me conseille de me dépêcher, car les membres du jury n’aiment pas que les candidats les fassent attendre. Mais, alors que nous sortons dans le couloir pour nous diriger vers les étages supérieurs, nous croisons… mon jury ! Ils se présentent à moi, tout sourire aux lèvres. J’en reste bouche bée. Moi qui ai entendu dire qu’ils sont si méprisants. Ils me proposent de nous installer dans une salle non loin de là, pour ne pas avoir à traverser toute la fac. Sur le moment, je me demande s’ils n’ont pas tendance à en faire trop, ne pas avoir la vue ne m’empêche pas de monter des marches, je suis marathonienne. Je m’apprête à leur dire, de nouveau, que je peux aller à la salle sans problème, mais c’est alors que leur démarche m’apparaît clairement, ils sont conscients de tous les obstacles supplémentaires que j’ai dû affronter pour en arriver là, et en guise de reconnaissance, ils sont descendus de leur piédestal. Même avec du recul, cet acte symbolique m’apporte énormément. Et là, sans savoir ce qui me prend, je murmure à Lilia que c’est OK, elle peut venir dans la salle avec moi.

Je me réinstalle dans la salle que nous venons de quitter. Elle est toute petite, si bien qu’il faut même aller chercher une chaise dans un bureau adjacent pour que tout le monde puisse s’asseoir. Lilia propose de tenir la laisse de mon chien pendant que je parle, et dire qu’au départ elle avait la phobie des molosses ! Je glisse discrètement un écouteur sous mes cheveux, le jury a été averti de cette particularité. Et après un « Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les membres du jury », je me lance… Le contenu de mon exposé tient la route, mais je bute sur tous les mots, gênée par l’audio de mes notes que je n’ai pas eu le temps de relire. Ne pouvant voir l’heure tout en parlant, je dépasse mes 15 min et le Président est contraint de m’en avertir. Je conclus précipitamment et c’est lui qui pose la première question, la différence entre une dénonciation et la délation. En réfléchissant à toute vitesse, j’explique que c’est l’intention. Il se demande alors si la France n’est pas encore un peu réfractaire quant à la dénonciation, peut-être à cause des tensions qu’elle a provoquées durant la Seconde Guerre mondiale ? Je bredouille que c’est possible, et que c’est probablement pour cette raison que dans notre pays, les lois mémorielles sont si controversées.

Pensant que c’est la fameuse perche qu’il faut subtilement tendre au jury pour l’inviter à aborder un sujet maîtrisé par le candidat, il s’enthousiasme : pourrais-je lui parler de la fameuse décision rendue par le Conseil constitutionnel en 2012 à ce propos ? Blanc total, ses espoirs s’effondrent. Alors il me donne la finalité de la décision, et je dois trouver le raisonnement juridique suivi par le Conseil. Celui-ci a invalidé la loi réprimant le négationnisme du génocide arménien, mais n’a pas touché à celle interdisant la contestation de la Shoah. Tentant de garder mon sang-froid, je hasarde une réponse : la France ayant été complice de la Shoah sous le régime de Vichy, il est normal qu’elle soit intraitable sur le négationnisme juif, alors qu’elle n’a aucunement pris part au génocide arménien. Perdu, le président me donne la bonne réponse, avant de me demander pourquoi je n’ai pas parlé de la fraude fiscale. Il veut savoir quelles mesures je prendrais si je me rendais compte que l’un de mes collaborateurs fait de la fraude fiscale. Je lui explique que j’en parlerais à mon bâtonnier et ce serait à lui de prendre des mesures. Je sens que même si ma proposition convient, cette réponse reste une bouée de secours et qu’il faut trouver autre chose. Et ce n’est que trop tard que je réaliserais qu’il voulait sans doute m’amener à parler du tracfin, cet organisme destiné à lutter contre le blanchiment d’argent. Mais pas le temps de tergiverser, l’avocate lance un assaut assez frontal sur le secret de l’instruction, que, lors de mon exposé, j’ai présenté de façon un peu trop absolue. Elle veut savoir qui du commissaire, du juge ou du procureur peut raconter une enquête dans la presse ? Je donne une réponse, qui certainement est fausse, car le magistrat du jury, qui n’a pas parlé jusque là en rajoute : François Molins, le procureur de la Cour de cassation, ne donne-t-il pas souvent des conférences de presse pour s’exprimer sur des affaires en cours ? En réalité, il s’agit des fameuses « fenêtres d’information » qui permettent au procureur de s’exprimer sur certaines affaires courantes.

Finalement, le président reprend la parole et revient sur l’affaire Polanski dont le film « j’accuse » fait débat dans l’actualité. Comment interprétais-je son succès, alors que les faits dont on l’accuse semblent avérés, mais prescrits ? Je dis que c’est là la différence entre la morale et le droit. Puis il revient sur la campagne du « Me too », n’est-ce pas trop de voir toutes ces dénonciations sur les réseaux sociaux ? Comprenant qu’il s’agit d’une provocation pour me repousser dans mes retranchements (Lilia me dira que même l’avocate s’est laissée piégée, à en croire son expression choquée), je tempère ces propos. Les victimes d’agressions sexuelles n’ont pas toujours la force de faire face à leur bourreau dans le prétoire, alors certains modes de dénonciations leur sont plus accessibles.

Le temps avance,et l’entretien touche à sa fin, si bien que j’ai le droit au fameux « pourquoi voulez-vous être avocate »? Je tente la réponse la plus complète possible : l’avocat est un auxiliaire de justice qui doit s’assurer que personne ne soit condamné tant que des charges suffisantes ne pèsent pas contre lui ou elle. C’est donc un pilier de l’État de droit, en ce qu’il doit garantir la meilleure défense possible à son client. Là-dessus, j’ai le droit à la mythique question : « Pourriez-vous défendre un terroriste » ? Et enfin, je dois préciser le domaine dans lequel j’aimerais travailler, et finalement, c’est fini.

Pour moi, réussir le CRFPA est l’aboutissement d’une étape de longue haleine, et le début d’une autre. Je sais qu’il va encore me falloir du cran pour affronter l’école du barreau de Lyon, où je serai la première élève avocate avec un sens en moins. Malgré toute sa bonne volonté à vouloir m’accueillir dans les meilleures conditions, l’administration m’a déjà confirmé n’avoir aucun financement pour me fournir une aide humaine lors de ma formation. Or, il y aura des recherches très poussées à effectuer pour les dossiers à préparer et des cours d’anglais uniquement dispensés en ligne. Il va de nouveau me falloir convaincre, rassurer, prouver, expliquer, tout en remettant le couvert lors de la recherche de stage. J’aimerais effectuer le premier en Turquie, le pays de mes racines, dans le domaine des Droits humains, et le second en cabinet à Mayotte, pour voir comment on y applique le droit musulman et les règles coutumières mahoraises.

Mais avant de me lancer, j’ai décidé de prendre un an de libre pour voyager et m’investir dans des projets solidaires, car après, je sais que cela me sera plus difficile, tout au moins au début de ma carrière. Et comme j’aimerais prendre des affaires de Droit pénal, je sais que je vais devoir me battre pour qu’on me laisse entrer dans les commissariats, les prisons, les Cours d’assises avec mon chien guide, pour avoir accès aux dossiers en temps et en heure, mais pas facile lorsque les procès-verbaux des policiers sont écrits à la main et qu’en comparution immédiate, même quelqu’un ayant tous ses sens ne dispose que de quelques minutes pour se préparer. Mais quoi qu’il advienne, j’attends tous ces défis avec impatience.

Dans quelques mois, je soufflerai ma trentième bougie, avec la satisfaction de n’avoir aucun regret.

Remerciements :

Merci à Léa, la première amie que je me suis faite sur les bancs de la fac de m’avoir bourré le mou pendant 3 ans pour que j’aille enfin au charbon,
Merci à François, mon pilier indéfectible, de m’avoir aidé à combattre mes doutes pendant une année de longue haleine et pour l’excellente bouteille le jour des résultats,
Merci à Marine, la première amie rencontrée lors de mon retour à la fac, de m’avoir envoyé tous les documents postés en ligne pendant toute l’année et d’avoir mis les bouchers-doubles pour me faire réviser l’épreuve d’anglais,
Merci à Sami, la voix de la sagesse, d’avoir su me mettre un coup de fouet de temps en temps et pour l’excellent champagne après les résultats,
Merci à Betty, mon amie de la prépa estivale, pour avoir illuminé nos séances de révision et pour tous les verres partagés en soirée, à refaire le monde,
Merci à Karim, de m’avoir fait tant rire sur les anecdotes du CRFPA,
Merci à lilia, l’irremplaçable, d’avoir compris d’où je venais et ce dont j’avais besoin en moins de 24 heures,
Merci à Cyril, pour le coaching mental,
Merci à mon jury du grand O,
Merci à Juke, mon chien guide, d’avoir tant ronflé pendant les épreuves,
Merci à Christine, ma surveillante durant le CRFPA, d’avoir été presque maternelle et de m’avoir invitée par la suite à goûter les plus succulents biscuits de Noël qui soient,
Merci à Magali du Pôle Handicap, à l’IEJ de Lyon de nous avoir suivi dans nos demandes, et à l’Association les Amis des Aveugles, ainsi qu’au Centre de formation Juridique sans lequel je n’aurais pas pu me préparer au CRFPA aussi efficacement.

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Güler Koca

Née dans la région lyonnaise en 1990 et issue de parents turcs, Güler Koca est diplomée en droit international et en résolution de conflits. Afin de transformer ses connaissances théoriques en pratique, elle a vécu au Proche-Orient, entre autres régions géographiques. Ses périples autour du monde et sa double-culture alimentent sa plume, puisque l’ailleurs est parsemé de coffres forts sociaux inestimables. Elle emmène volontiers le lecteur à la découverte de ces trésors à travers son écriture.

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Anouschka - 03/23/2020

Chapeau bas !!!

Reply
    Güler Koca - 03/23/2020

    Merci beaucoup! 🙂

    Reply
Manou - 04/05/2020

Chère Guler

Ton compte-rendu de ce parcours est fabuleux
Même si on se connait très peu, tu fais l’objet de ma part d’une admiration sans borne

Renée ( ou Manou) rencontrée à l’aéroport de Lyon, le jour de ton départ à Istambul , le lendemain de ton grand oral, dans des circonstances particulières et très imprévisibles

Reply
    Güler Koca - 04/07/2020

    Chère Manou !

    Merci pour ces mots chaleureux, que je reçois avec bonheur jusqu’à Edimbourg, où je me trouve en ces jours troublés. Je dis toujours que j’adore voyager parce que cela me permet de connaître des personnes que je n’aurais jamais rencontrées sinon, mais cette fois, c’était encore plus incroyable de faire ce genre de rencontres à l’aéroport, avant-même de quitter le territoire français. C’est vrai que c’était lors de circonstances un peu particulières, mais grâce à vous, j’en garde un excellent souvenir. D’ailleurs, mon précédent article relate ces faits avec précision.

    À très bientôt je l’espère !

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